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23-09-2014

De quoi habille-t-on sa propre énigme?
















Réalisateur de clips, Jonathan Glazer affiche une sensorialité exacerbée dans son nouveau film
Under the skin, librement adapté du livre de Michel Faber. 

L’esthétique froide et épurée trouve sa force dans les paysages écossais qui viennent répondre 
aux lignes de la peau. À la place d’un récit élaboré, Glazer propose une expérience puissante 
qui, portée par une bande son inquiétante, confronte le spectateur à l’étranger qui l’habite 
et par-là à sa propre solitude. 

Sous la peau, que pourrait-on y voir ? De quoi habille-t-on sa propre énigme ?

Tourné en partie en caméra cachée, ce film ouvre un nouveau genre cinématographique mêlant
documentaire et science-fiction. Le personnage principal interprété par Scarlett Johansson 
est un alien recouvert de peau humaine, circulant à bord d’une camionnette, vêtu d’un manteau 
de fourrure et armé d’un rouge à lèvres, qui accoste de façon aguicheuse des hommes seuls 
au prétexte de demander sa route. 

Dans une interview, l’actrice explique l’importance pour le réalisateur de ce regard étranger 
porté sur l’espèce humaine. Ainsi l’alien répète-t-il inlassablement les mêmes questions 
à ses proies. D'où venez-vous? Où allez-vous? Avez-vous une petite amie? Êtes-vous seul?

La route de cette « femme », nul ne la connaît, le spectateur ne sachant ni d’où elle vient ni 
où elle va. On peut penser au film Drive dans lequel l’antihéros chargé d’une mission, 
- un homme sans passé et sans nom -, file dans la nuit à bord de sa voiture faisant office 
de pseudo-corps. Elle attire tel homme à l’accent étranger ou tel autre qui présente une mal-
formation au visage, à l'intérieur de maisons où le spectateur ne peut porter son regard. 

Chacune de ces séquences où la rencontre sexuelle pourrait se produire comme point d’orgue 
de la traque, se déroule dans un lieu noir coupé de l’espace-temps. L’homme, à l’organe 
tumescent, suivant cette nymphe funeste qui l'attire en s’effeuillant, finit par se laisser engloutir 
dans un lac de liquide noir. Happé, noyé, ne rattrapant jamais cette fascinante créature, 
il ne peut qu’y laisser sa peau.

Ce n'est qu'au moment ou elle consent a libérer l’homme au visage déformé, reflet de l’alien 
palpitant sous cette peau, à en être affectée, puis à ce qu'un homme tombe amoureux d'elle, 
que son énigme resurgit de façon paroxystique. Elle bondit au moment de la pénétration, 
dans l’étreinte, en essayant en vain de voir à l’aide d’une lampe ce qu'il y aurait là, logé 
à l'endroit où le regard achoppe.

La révélation finale du film, – présente dans le synopsis -, quant à la provenance extra-terrestre 
de cette créature n’en paraît que plus logique. Elle incarne ce qu’il y a de plus Autre par rapport 
à l’homme et a sa jouissance, mais surtout par rapport a soi-même.

Lacan nous enseigne que « Ce qui parle n’a à faire qu’avec la solitude, sur le point du rapport 
que je ne puis définir qu’à dire comme je l’ai fait qu’il ne peut pas s’écrire ». 
L’absence de rapport sexuel confine l’être parlant dans la solitude.

Chacun des hommes de ce film répond à son dérangement par l’habillage de la solitude. 
Source de souffrance, certes, la solitude s’offre avant tout comme réponse au dérangement 
rencontré par chacun dans le lien social, dans la langue ou dans le corps. 
Ainsi cet homme qui dissimule son étrange visage à l’aide d’une capuche, ou bien encore 
un autre qui sort de l’eau vêtue d’une combinaison de plongée et qui répond à cette femme 
qu’il est parti de son pays et venu ici car « ici, c'est nulle part ».



(Yohann Allouche, Under the skin: au creux de la solitude)